Rolo Hemetzberger enchaîne WOGÜ, la grande voie la plus difficile d’Europe

Printemps 2016

Comme d’habitude, nous sommes encore trempés. En plus de ça, un de mes tendons est complètement mort. Je suis suspendu dans mon baudrier et je me sens abattu. Mauvais temps en montagne et sale journée pour nous deux.

Mais commençons par le commencement…


Images: Fabian Hagenauer

Nalle Hukkataival m’a demandé il y a environ un an et demie si ça m’intéressait de faire équipe avec lui dans WOGÜ. Mais au bout du deuxième jour à peine, je me suis fait une déchirure au majeur, au niveau de la poulie – cela m’a gêné pendant trois mois. Je n’avais jamais été blessé de toute ma vie ! Cependant, puisque je m’étais engagé auprès de Nalle, je continuais de l’assurer et de l’encourager. Mais la mauvaise météo nous coinçait.

Et donc, qu’est-ce-que j’ai fait durant les trois mois où j’ai été blessé ? Eh bien comme d’habitude. J’ai bu des bières avec mes amis de longue date, j’ai étudié pour mes examens et j’ai rendu plus de visites à ma grand-mère que je ne l’avais jamais fait. Ce break a été génial mais, à la fin, ma grand-mère se faisait du souci.

Elle souhaita me donner ce conseil : “Aies confiance en tes grands projets !”


Après cela, je me suis décidé et j’ai suivi un programme.

Printemps 2017

Ma vie a pris une nouvelle direction. J’ai déménagé à Innsbruck et j’ai commencé à travailler chez Black Diamond. Il était temps d’affronter à nouveau le monstre des Alpes. Mon programme était le suivant :

6h00 Du matin Réveil. Une heure d’entraînement sur poutre et d’exercices de renforcement musculaire

8h00-12h00 Travail de bureau chez BD

12h00-13h30 Déjeuner et une heure d’entraînement sur poutre et d’exercices de renforcement musculaire

13h30–18h00 Travail de bureau suivi d’une heure d’entraînement sur poutre et d’exercices de renforcement musculaire

J’ai appliqué ce programme pendant des semaines. En vérité, ma phrase préférée (“le résultat par l’effort”) convient à n’importe quel projet - sinon ce n’en est pas un.


Quelquefois je prenais la voiture pour me rendre seul jusqu’à la falaise puis je descendais entièrement la voie en rappel en filmant les prises à l’aide de mon téléphone et en commentant la séquence à voix haute. Est-ce-que ça paraît étrange ? Je vous assure que j’en rirai plus tard. Mais j’étais vraiment en train de découvrir de nouvelles façons d’augmenter mon efficacité. C’est ça qui est cool avec l’escalade. Il y a toujours de la place pour être un meilleur grimpeur, pour développer une grimpe plus intelligente et non simplement plus forte physiquement. Cette voie est d’une exigence brutale, tout à doigts, tout en conti. C’est la raison pour laquelle il faut des heures pour s’habituer à sa gestuelle.

Une expédition prévue depuis longtemps au Tibet m’a tenu éloigné des Alpes. J’en suis pourtant revenu avec une réelle obsession, l’estomac rassasié de nouilles au riz et l’esprit prêt à affronter le Rätikon. Les 40 heures de trajet retour ne m’ont même pas déphasé.

Ma mère est venue me chercher à l’aéroport, m’a préparé un bon repas puis m’a demandé si j’allais rester un peu à la maison. J’ai répondu que j’avais mis mes affaires dans la voiture et que je partais en Suisse, que j’avais quelque chose à faire là-bas.

Elle a secoué la tête.

“Pourquoi es-tu si borné ?”

Je ne lui ai rien répondu. Mais je connaissais la réponse. Si on a une motivation pour tout dans la vie, alors cela en vaut sans doute la peine.


Les deux jours suivants que nous avons passés en montagne ont été les pires de toute ma vie. La neige était abondante, j’ai attrapé un rhume et je me sentais horriblement mal. À l’issue de ce week-end, j’ai pensé que je n’avais aucune chance de réaliser cette ascension.

Je suis retourné à la vie de bureau toute la semaine et j’ai repris des forces. Deux semaines plus tard, mon ami Zeno Hamberger m’a passé un coup de fil.

“Hey, Rolo. Comme promis, je vais t’aider pour ce projet… parce que la fac est fermée en fait.”

Nous avons éclaté de rire tous les deux.


Le premier jour dans la voie, contre toute attente, j’étais près de réussir…

Par trois fois je suis tombé dans les derniers quarante mètres en 8b+, et toujours quelques mètres avant le relais. Mon mental était à zéro et j’avais des crampes de folie dans les bras.

Deux jours après, le 30 septembre, j’ai trouvé un rythme unique.

J’ai enchaîné chaque longueur dès mon premier essai, atteignant le sommet à 19h00, les larmes aux yeux. J’ai lové les cordes, étreint mon ami et pris conscience que je venais de grimper l’une des grandes voies les plus extrêmes de la planète. Puis, quinze minutes plus tard, la pluie s’est à nouveau mise à tomber.

Quand le destin s’y met…

—Rolo Hemetzberger